lundi, 02 mars 2009 18:50

Sousse aux multiples rythmes

Écrit par
Évaluer cet élément
(0 Votes)

La ville est en transes ! Elle offre ce qu’elle a de plus sacré dans une ambiance de souk où se frôlent tous les fantasmes de touristes en mal d’exotisme ou tout simplement amoureux de cette région qui a vu naître Hannibal, aujourd’hui enseigne de sacro-saint pittoresque qui fait de Sousse, durant un été, la cité de l’éphémère !

En cette année, trentième anniversaire de la création du port El-Kantaoui, joyau à jamais conservé dans la mémoire des touristes, on croirait à une fin de cycle, mais le russe approximatif parlé par les jeunes rabatteurs des ruelles commerçantes de la vieille ville, Bled El-Arbi, annonce une survie sinon une embellie, malgré la crise qui frappe, ici, ceux qui «n’y sont pour rien», comme l’affirme un jeune homme qui tient boutique à l’entrée de Abou Jaâfer. Les Russes arrivent et leur visibilité est plus significative que la bruyante présence de milliers de jeunes Algériens à pied, en carriole ou en voiture ! Sous la blanche lumière qui tombe du ciel, tous les déplacés volontaires se ressemblent : le sourire prêt au- dessous d’un regard vif, attentif et curieux de tout ; la démarche de promeneur sans but, mais avec un visible étonnement de ce qu’ils «découvrent». Des surprises, il y en a ! L’extension des plages du centreville vers le port, autant d’espaces pris à la mer. La réhabilitation d’une stèle dédiée à des syndicalistes debout retenant un des leurs blessés par la police coloniale : ce monument attire une foule de joyeux étrangers qui prennent la pose avec fugitivement, un regard grave, comme touchés par l’humanité qui se dégage de ces pierres figées dans la mémoire. Les Soussis ont des attitudes différentes selon qu’ils sont commerçants, restaurateurs, ou observateurs immobiles de toute cette agitation : les premiers attendent patiemment le chaland, les seconds arborent un sourire permanent et une bonne volonté inoxydable, les attablés aux terrasses des cafés ont le regard un peu blasé de gens qui en ont vu d’autres et qui restent soucieux de ne rien perdre du spectacle ! La nuit, les attractions, les enseignes des palaces, des commerces transforment les apparences et les formes se silhouettent pourrait-on écrire ; les visages blafards, les mouvements sont plus brusques, comme si les lumières de la nuit électrisait ceux qui quelques heures auparavant étaient de «gentils » promeneurs. Il y en a qui cherchent quelque chose, d’autres qui ont rencontré la personne qui manquait à leur vie, d’autres encore hurlent à partir de leur voitures «one, two, tree : viva l’Algérie» ! Dans une complète indifférence...

Hauteurs

Il suffit d’une cinquantaine de pas en arrière de la bande littorale, où paraît se jouer l’avenir de la communauté pour aborder à un autre rivage, à des cimes inatteignables pour qui ne prend pas le pouls du monde ou qui n’a pas la chance d’entrer dans les salles d’exposition qui sont autant de lectures du monde réel, de la «civilisation mondiale», de la caresse des femmes, des symboles retrouvés et communs à toutes les civilisations. Cet univers-ci est fondu, forgé, transformé par un artiste de génie, un marqueur des crises majeures passées et à venir ; ses œuvres nées du feu sont un cri de l’inhumanité de ce présent qui ne veut point passer, son écriture où se mêlent l’événementiel et la longue «marche de la paix» de tortues. L’événementiel est dans cette mutation des armées modernes qui remportent des victoires éclatantes en massacrant des femmes et des enfants, des vieillards sans défense ! Que sont devenues les lois de la guerre ? Où est la chevalerie ? En Irak, en Afghanistan ? A Ghaza ? Ces nouvelles armées sont des soldats hermaphrodites, des gnomes qui sèment la mort en avançant la poitrine nue ! Taieb Ben Hadj Ahmed est à la forge pour désincarcérer les idées en leur donnant forme ; il est à la soufflerie pour créer ces êtres tueurs — on pense tout de suite à la GI aux chiens d’Abou Ghraib — il est au bloc opératoire pour recoudre toutes les chairs et membres déchiquetés par les violences ; il met en ordre de marche patiemment les tortues qui sont, il vous l’apprend — un symbole de paix ! Taieb, Aâm Taieb pour les initiés de Sousse, a des plaques de signalisation qui indiquent sa maison aux carrefours de la ville ! Soit, le musée privé d’art contemporain. On entre dans ce musée comme dans un miroir… On en ressort, ou pas, transformé : plus humain, plus sensible, plus proche des gens, plus intelligent avec en plus l’élégance du cœur !

Celui qui aime écrit sur les mursEn déambulant par les coteaux de Sousse, plus que son fronton qui porte inscrite la raison d’être de cet édifice, à savoir la bibliothèque régionale, c’est une exposition à ciel ouvert de tableaux de tailles diverses plaquées, rivetées sous verre contre la façade : les meilleurs travaux des étudiants de l’Ecole des Beaux-arts ont été offerts aux regards, et il est impossible de passer sans s’arrêter comme s’il en émanait un impérieux attrait. Le thème du travail imposé était l’écriture : les étudiants ont peint ou écrit leurs états d’âme, leur amour de la poésie ; le plus touchant de ces tableaux qui ne sont pas impérissables est celui où l’artiste a passé sur le texte un chiffon trempé dans l’argile blanche qui servait à effacer les textes des sourates apprises… Retrouver ce geste est une plongée dans l’enfance, dans l’apprentissage du texte sacré de l’Islam, le Coran ; ce sont les temps aussi de la lutte anticoloniale sous toutes ses formes … Cette bibliothèque développe des activités parmi lesquelles les rencontres des conteurs du Maghreb. La directrice et Lotfi Ben Salah ont à cœur de pérenniser cette manifestation qui a vu la participation de conteurs algériens dont les performances ont retenu l’attention du public et des journalistes.

Tahrir El-Djazair

Au mois de mars 1958, quelques semaines donc après le massacre de Sakiet Sidi Youssef perpétré par l’armée française, un comédien monte une pièce dont le titre signifie «Libération de l’Algérie». Le président Habib Bourguiba honore de sa présence la première et confirme l’engagement de la République tunisienne aux côtés des moudjahiddine algériens ! Il y a donc 41 ans, Mohamed Zerkati, créateur de l’ Association des amis du théâtre, annonçait l’issue inéluctable du combat de libération. Le rôle de ce grand comédien était l’incarnation d’un général français particulièrement féroce et aveuglé par sa toute puissance ; l’interprétation était si convaincante qu’un spectateur du premier rang sortit son arme et voulut mettre fin au calvaire d’une victime de cet officier sans noblesse. Zerkati ne dut son salut qu’à l’intervention des spectateurs et des comédiens qui réussirent finalement à faire entendre raison à celui qui semblait avoir pris à la lettre la devise «le théâtre, c’est la vie». Tarek, le fils de cet artiste, est lui aussi comédien ; il parle de cet épisode avec émotion, tout en soulignant qu’un hommage avait été rendu à son défunt géniteur par le TNA. «Un projet de création mixte avait été évoqué avec le directeur du TNA, Benguettaf… Nous serions très heureux de contribuer au renforcement des liens de création avec les professionnels du théâtre en Algérie. Ce théâtre qui a éclairé la scène, les scènes de tout le Maghreb et du monde arabe !» Ici, les Kateb sont des géants à qui ils s’estiment redevables, et pourtant, le théâtre tunisien célèbre cette année son centième anniversaire ! Kateb Yacine a eu, durant une semaine, les honneurs des professionnels, des chercheurs et des journalistes ; c’est dire si quand les Tunisiens se mêlent d’une action, elle est menée dans les règles de l’art, sans laisser aucune place à l’à peu près ou à l’amateurisme : c’est leur manière à eux de rendre compte à leur peuple de ce qu’ils font de l’argent qu’il leur permet de gagner et des subventions qu’ils ont pu obtenir.

Un peintre philosophe

Allalouche est un peintre algérien très connu en Tunisie et plus particulièrement à Sousse, où il a vécu assez longtemps pour avoir un rayonnement reconnu de ses pairs – la première chose dont parlent les peintres de Sousse, est de mettre en relief l’apport de ce peintre qui «est aussi, un grand philosophe !» Taieb Ben Hadj Ahmed le tient en grande estime et parle de lui avec effusion, lui qui semble avare, non pas de compliments lorsqu’ils sont mérités, mais tout simplement par refus de se situer au-dessus des autres, portant un jugement sur leur travail. En somme, Allalouche a donné de l’Algérien une image positive, créative et raisonnée Au centre culturel de Sousse, trois de ses tableaux ouvrent l’exposition collective.

Bruits des profondeurs

Ce qui frappe, c’est la diversité des formes et des supports ; on s’imprègne de toutes ces couleurs, de tous ces sujets ; on voudrait consacrer à chaque tableau un dialogue les «yeux dans les yeux» mais le regard est détourné, capté par deux tableaux : l’un est «fait» de traits, de lignes continues ou discontinues, entrecoupées par une estafilade blanche. Il est signé Amel Gaâfar. Les espaces peints ou blancs sont «distribués» de manière à ce qu’on s’embarque dans des réflexions sur les marges ou l’absence d’une histoire avec un début, un milieu, une fin. Pourtant le tableau est fini, car il résonne ! C’est le pari pris délibéré de retenir l’attention, de soutenir le regard qui impose un tableau qui frappe par l’absence de perspective alors même que c’est une «foule» qui parcourt l’espace du tableau ! Une foule ? Plutôt des personnes qui existent et parlent d’égalité, de droit, qui connaissent tous les sentiments humains : cette quête-là prend forme lorsque l’indicible n’a plus les mots de l’échange et du partage. Lotfi Ben Salah est économiste de formation, «planificateur», précise-t-il ; il est aussi traducteur, auteur de théâtre, scénographe, organisateur des rencontres de Sousse des conteurs maghrébins : tous ces formes d’expression ne suffisent pas, ne lui permettraient pas de dire ses émotions, en toute liberté. Taieb Ben Hadj Ahmed-Am Taieb, sorte de Prométhée portant la foudre et la caresse d’un corps de femme ; Amel Gaâfar, la main qui obéit sans retenue à ses émotions ; Lotfi Ben Salah, qui construit un cadre et délimite un espace pour rétablir une parole qui ait un sens ; Tarek Zerkati, qui, par devoir filial, rattrape l’Histoire par le bout de la mémoire. Ils sont déjà inoubliables.

Larbi Oucherif

Lu 53 fois Dernière modification le mardi, 07 septembre 2021 11:39
Plus dans cette catégorie : Sousse à l'ère géologique »

Laissez un commentaire

Assurez-vous d'entrer toutes les informations requises, indiquées par un astérisque (*). Le code HTML n'est pas autorisé.